Les Feuillets de Lelf

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Créations

De l'inspiration, un peu d'encre et une série de mots sortis de mon imaginaire

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mardi, 30 octobre 2007

N'oublie pas les couleurs

Il est si insouciant, si innocent. Il court, il rit, il joue. Il vit l'instant.
Il aime quand sa mère l'emmène au parc le mercredi après midi. Là il peut réintégrer son vaisseau spatial avec son meilleur ami Marc et s'envoler sur sa planète. C'est important. Il est capitaine et le peuple compte sur lui pour le protéger ; il prend sa mission très à coeur. Marc est son copilote, indispensable pour le guider dans l'immensité de la galaxie. A l'heure du goûter, ils font escale sur une planète hospitalière, sur laquelle l'attend sa mère avec les douceurs espérées. Lorsqu'il est seul dans sa chambre, après les redoutés devoir, il sort ses crayons de couleur. Mais ce ne sont pas de simples crayons, non. Ils sont magiques. Ils ont le pouvoir de faire vivre ce qu'il dessine. Alors Charles dessine des fées, des dragons, des chevaliers, des créatures enchantées dont seul lui a la connaissance. Il sait que chacune de ces couleurs, de ces vies prend forme dans le grand pays magique que nous ne voyons pas.
Enfin si, lui il sait qu'il le voit parfois. Bien sûr, il ne peut pas y entrer, il n'est pas sur le même plan cosmique que nous (un concept qu'il a inventé et dont il est très fier, mais sa mère n'a pas trouvé cela très innovant malheureusement, elle ne comprend rien à l'espace et à la magie). Mais comme il sait qu'il existe, il arrive à percevoir les interactions entre ces deux mondes. Ce n'est pas si difficile qu'il y paraît : lorsque la magie touche notre réalité, les couleurs changent, elles deviennent plus vives, elles se mêlent entre elles pour former des tons inconnus ici. En plus, des fois, Charles entend des murmures, notamment quand le vent souffle. Le vent, c'est un peu la poste du monde magique, il apporte les nouvelles. Si elles sont bonnes, elles sont portées par une petite brise gentille. Si elles sont mauvaises, la bourrasque les jette à leur destinataire. Charles sait, même si il ne comprend pas tout le langage magique, que dans leur monde, ses créatures savent qu'il existe et pensent à lui comme lui pense à elle, plein de fierté et de nostalgie. Il aimerait un jour inventer le moyen de voyager dans le monde magique, mais il sait qu'il devra attendre des années et faire de grandes études pour être intelligent comme son père pour y parvenir.

Charles ne sait pas encore, mais moi oui. Je sais que lorsque passeront les années, la magie s'effacera de sa mémoire, qu'il ne verra plus les couleurs changer. Je sais qu'il ne voyagera plus dans la galaxie. Au contraire, il restera les deux pieds bien ancrés dans la terre. Comme son père l'a prévu pour lui et comme il le pense si bien lui même, il va faire de grandes études. Il va s'intégrer comme tout un chacun dans la société, rentrant dans le moule et le rythme si « normal » du travail. Métro, boulot, dodo, argent, famille, propriété, investissement, capitaux, téléphone, standing, relations, clients... Tant de ces mots vont devenir son quotidien. Finie, la magie. Il n'écoutera plus le vent, seulement la télévision et les discussions d'affaires. Il ne verra plus les couleurs se mêler, il ne verra que les embouteillages, la nouvelle mode, la publicité, les voitures. Finies les couleurs tout court. Costumes noirs, téléphone noir, véhicule noir, bureau blanc, maison aux murs blancs, ordinateur gris remplaceront la palette de ses crayons d'enfants.
Et quand son fils viendra lui parler des fées, des dragons, de son vaisseau spatial et des paroles portées par le vent, il rira, trouvera que les enfants de l'époque ont décidément beaucoup d'imagination, que la réalité les rattrape tôt ou tard de toute façon et qu'il faut laisser dire les bêtises tant que ça ne cause pas de tort. Parce que Charles sait que ces bêtises, prononcées par un adulte respectable comme lui feraient de lui un fou, un marginal, un idiot, un extraterrestre même. Et ces personnes là n'ont pas leur place dans la société sérieuse qu'est la notre. De toute façon, Charles ne pensera même pas qu'un adulte puisse croire à de telles choses. Les grands comme il deviendra savent très bien que la magie n'existe pas, que seule la réalité que nous vivons compte, que les monde parallèles n'existent pas et que le seul vaisseau spatial qu'il possèdera sera sa précieuse voiture qui l'emmènera de la planète travail à la planète entreprise cliente.

Charles ne le sait pas, mais il va perdre la magie. Les Hommes sont si prévisibles, si stupides. Ils sont si aveugles, refusant de voir les évidences, refusant de croire, de faire exister la merveilleux par leur seule pensée. Honteux ils seraient de se surprendre à vouloir créer les fées ou parler au vent. Absurde leur paraîtrait le fait que les couleurs se confondent pour en créer d'autres inexistantes. Cela est toujours dû à un reflet gênant, non pas à un stupide monde parallèle entrant en contact avec notre réalité.

Heureusement, moi je suis là. Les prochaines années qui vont suivre, Charles m'endormira. Il suivra de bonnes études, ancrera ses pieds bien profond dans la terre, dans sa nouvelle réalité. Mais ni ses parents, ni lui même ne pourront me tuer. Ils ne pourront me brider indéfiniment. Je continuerai de grandir, d'emmagasiner les souvenirs, les visions qu'ils refuse de voir en évoluant dans cette précieuse société où je ne suis pas censé avoir ma place. Et un jour il sera bien obligé de me voir, de dire adieu à son ignorance. Parce qu'il ne peut éviter ce qu'il est. Parce que je suis son Lui profond et qu'il ne peut vivre sans moi.
Un jour, sans y faire attention, il entendra qu'on lui parle dans la rue. Lorsqu'il se retournera, il n'y aura personne. Juste une brise insistante. Il ne comprendra pas. Mais quand il verra les couleurs se fondre en une palette inconnue, il commencera à se rappeler. Il regardera en lui, il me verra. Et il me libèrera des chaînes dans lesquelles il m'aura plongé. Charles, tu es artiste et tu ne peux l'éviter. J'attendrai sagement mon heure, et lorsque tu te rendras compte du vide en toi, qu'un vieux souvenir poussiéreux et indistinct pourrait t'apporter la réponse, alors tu auras ouvert la porte. Et enfin entier, tu pourras voler vers ton destin, dans ton nouveau vaisseau spatial, dans ta nouvelle magie.

copyright E.F.

mercredi, 19 septembre 2007

Exercice : Harlequin

A la demande de Meuble, voici un petit texte écrit à la va-vite pour Parano. L'énoncé du thème : "Ecrivez-nous la soirée de Marie-Chantal et Hervé. Hervé a récemment appris qu'il allait être trahi par son frère Matthieu, lui-même ancien amant de Marie-Chantal qui certes, le garde à distance, mais..."'
Le principe était de faire à la sauce Harlequin, mais comme vous verrez j'ai un peu dévié, c'était plus fort que moi :p


Tandis qu’il marchait mains dans les poches le long du boulevard sombre, Hervé ne pouvait s’empêcher de penser à Marie Chantal. Les questions se bousculaient dans sa tête alors qu’il visualisait le corps plein de grâce, les cheveux bruns luisants et le sourire de déesse de sa compagne. Ce soir, elle avait appelé pour dire qu’elle ne rentrera pas, prétextant un séjour hors de la ville payé par le travail. Il trouvait ça louche. Depuis quand avait-elle un travail ? Depuis quand rêvait-elle d’indépendance ? Hervé n’aurais su dire.

Les hanches de Marie Chantal ondulaient encore devant ses yeux lorsqu'il songea à Matthieu, ce frère qu’il avait tant aimé et qui lui avait par le passé volé son amour. Heureusement, elle lui était revenue, sa Marie Chantal. Il l’avait recueillie après une dispute avec son amant, ses grands yeux verts baignés de larmes. Il n’avait pu résister à ce visage familier, ce parfum enivrant, ces formes généreuses. Ils s’étaient réconciliés sur l’oreiller. Sûrement la meilleure étreinte de sa vie.

Quand il redescendit de son nuage, il se rendit compte qu’il était arrivé devant chez son frère. Celui qui lui avait une fois pris sa femme et qui ne cessait de lui tourner autour depuis qu’elle lui était revenue. Mais Marie Chantal ne se laissait pas faire, oh non ! A sa dernière visite, sa jolie main était allée se ficher droit sur la joue du traître. Ah comme il était fier de sa gracieuse femme !

Mais un doute sournois s’insinuait en lui depuis quelques jours. Marie Chantal rentrait tard, refusait de parler et même de se faire toucher par lui. Il ne pouvait supporter la savoir dans les bras d’un autre homme, mais l’expérience passée lui avait appris à se méfier. Il voulait en parler à Matthieu, il voulait lui pardonner pour la dernière fois et souhaitait se confier à son frère, comme lorsqu’ils étaient enfants.

S’approchant de la maison, il remarqua à travers la fenêtre éclairée une activité suspecte. Tel un voleur en repérage, il jeta un œil dans le salon. Il compris son erreur et revit le passé défiler devant ses yeux. Là, sur la canapé en cuir bon marché (quelle faute de goût), une silhouette généreuse aux longs cheveux bruns ondulait en harmonie avec celle trop familière de son frère.

Il restait là, yeux écarquillés, bouche bée et ne sachant que faire, lorsque les yeux surpris de Marie Chantal croisèrent les siens. Des mots échangés qu’il ne perçu pas, un homme et une femme qui se rhabillent. Puis une porte qui s’ouvre, des cris, des pleurs, des coups, un liquide rouge. Un regard sur sa main, son couteau, toujours ce liquide. Marie Chantal, étendue inerte sur le gazon, en robe de chambre, le vert de ses yeux remplis d’effroi contrastant avec la tache rouge se répendant sur le sol. Un choc. Matthieu qui le maîtrise. Et bientôt une sirène, celle de son accusation, celle de la fin de sa vie, qui s’approche à grande vitesse.

copyright E.F.

jeudi, 6 septembre 2007

La bête (3/3 La résurrection)

...une voix familière répond.
Elle est calme, apaisante, compréhensive cette voix. Elle berce, elle rassure. Une présence amicale dans la solitude de l’épaisse noirceur. Mais elle, continue de pleurer. Pour un peu elle croirait qu’elle se vide de toute eau. Ce n’est pas grave lui dit la voix, qui l’encourage à se laisser aller, à déloger sa peur à travers ces flots tourmentés.

Si la chose pouvait ricaner, on entendrait les échos sarcastique se répercuter le long des parois veineuses. Mais la voilà coupée net. Figée dans sa progression. Elle se renforce quelque peu, augmentant son volume pour être bien sûre de maîtriser tout l’espace de ce corps fragile. Mais son enveloppe opaque sent quelque chose. Quelque chose d’anormal. Serait-ce de l’espoir ? Du relâchement ? Une perte de tension ? Une tentative de reprendre le dessus ? Serait-elle bête à ce point ? Entre rage, volonté farouche de vaincre et un début de doute, la bête explore son environnement pour comprendre cette sensation désagréable.

Déjà vingt bonnes minutes au téléphone. Elle, elle ne les compte pas ces minutes. Tout ce qui lui importe est de faire sortir cette chose d’elle. C’est fort, cela lui aspire toute sa force, la laisse tremblante et éteinte, épuisée. Mais au travers du petit combiné, un peu de lumière et de chaleur réussit à passer. D’abord elle en doute. Cela lui paraît tellement lointain, la lumière. Un vague souvenir effacé. C’est agréable. Comment avait-elle pu oublier cette sensation qui lui semble pourtant si familière ? Elle se raccroche plus fort que jamais au téléphone, suppliant intérieurement son amie de continuer à lui envoyer ces particules étincelantes.

Non… Ce ne peut être. Elle la dominait. Le doute laisse place à la certitude. Peut être même à un début de peur. Le mal peut-il être touché par son propre mal ? Toujours est-il que la bête est immobile. Elle fixe de toute l’absence de ces yeux un petit coin, là, dans ce cœur si délicat qu’il pourrait céder sous un choc relativement léger. Les tissus auparavant obscurs se font évacuer par petits bouts par une répugnante entité dorée. Et elle constate avec effroi que l’obscurité perd du terrain, faiblit, meurt sous l'assaut de cet ennemi repoussant. Les cellules reprennent vie. Elle tente de résister mais rien n’y fait. Cette ridicule parcelle de lumière la tient, elle, en échec ! Non… Ce n’est pas possible ! Et pourtant…

Elle sent qu’elle contrôle à nouveau sa respiration. Sa poitrine qui semblait ne plus vouloir se soulever a repris ses mouvements amples. Inspiration. Expiration. L’air qu’elle expulse atténue l’opacité de l’atmosphère, éclaircit l'obscurité. Dans un hoquet de larmes elle parvient même à rire. Et ce petit geste anodin lui apporte une bouffée d’espoir. Sois forte, ma fille ! Tu sais que tu as en toi ce qu’il faut pour lutter ! Tu peux le faire et tu n’es pas seule ! Elle se répète ses phrases encore et encore. Elle se persuade, elle y croit, elle le veut.

La chose rétrécit, entourée par ce… truc aveuglant. Elle se sent ridicule. Elle, si puissante, ratatinée par cet engin si pathétique, si niais, si écœurant ? Elle refuse de l’admettre, cherche un moyen de rependre le dessus. Rien. Rien, rien, rien ! Elle ne veut pas se laisser vaincre, pourtant elle recule, la rage émanant d’elle contenue par la lumière qui a repris ses droits. Un répit. Bizarre. Louche même. Pourquoi lui laisser un répit ? De toute la profondeur de ses capacités de perception, elle devine la charge plus qu’elle ne la perçoit. A peine le temps d’un dernier sursaut, la voici faible, mourante, privée d’hôte. Ne reste qu’à partir en chercher un autre. Elle n’a pas dit son dernier mot.

Quel bonheur de retrouver l’usage parfait de son corps. De se rappeler des bonnes choses, qui ont été prisonnières de la noirceur pendant un instant si long qu’on aurait pu croire qu’il avait duré des années. Des sensations qui quelques heures plus tôt lui paraissaient faire partie intégrante de sa vie s’en étaient allées et elle se rendait compte maintenant à quel point elles lui avaient manqué. La conversation téléphonique avait déjà dévié sur un sujet plus désinvolte, plus joyeux. Malgré son épuisement elle continuait de parler. Encore et encore. Pour ne pas laisser se terminer ce moment de victoire. Dans son esprit, une sensation douloureuse subsiste encore. La méfiance, le doute. Etait-ce vraiment terminé ? Elle préfère écarter ces questions. C’est fini maintenant.

Dans un coin de la pièce à l’atmosphère de fin d’été retrouvée, une chose, une bête, un être… bref, quelque chose de noir, de sombre et de menaçant, rumine sa vengeance.

copyright E.F.

Merci Tsubame d’avoir été là l’autre jour, quand l’angoisse me semblait si forte. Et merci de m’avoir aidée à la vaincre. Je te n’aime ma blonde, ce texte je te le dédie. (Merci pour la suggestion, merci pour l'inspiration, merci pour tout ^^)

mercredi, 5 septembre 2007

La bête (2/3 L’attaque)

Devant son écran, la jeune fille se fige brutalement. Ca ne va décidément pas. Peu importe qu’elle essaye de l’oublier, la chose se précise. Elle la sent, toute proche, prête à l’envahir entièrement, la posséder et la dominer. Elle a peur, la jeune fille, elle perçoit sa propre faiblesse devant la force de son adversaire. Elle est prise au piège, elle devra l’affronter.

La bête est consciente des pensées qui s’échappent sans cohérence dans la pièce, imprégnées de peur. Elle continue son approche. Elle sait qu’elle est indestructible, puissante, que personne ne peut l’empêcher de prendre ce qu’elle veut. Elle s’immobilise un instant, contemplant sa proie qui apparaît maintenant si fragile dans ce cocon étouffant d’ombre noirâtre. Elle a aspiré toute la confiance de la frêle silhouette devant elle. Elle s’apprête à bondir. Son corps, ou plutôt l’espace qu’elle tient, enfin… la puissance qu’elle incarne grandit tout à coup, pour emplir la pièce entière et engloutir la jeune fille dans un estomac obscur.

Elle tombe de sa chaise, terrassée par une attaque invisible. Son cœur s’emballe, incontrôlable. Il tente de sortir de sa poitrine en cognant contre la paroi de sa prison. Pour un peu on l’entendrait hurler. Elle sent quelque chose en elle, elle peut en percevoir la noirceur et la malveillance. Que faire puisque c’est en elle ? Elle est figée, sur le sol, les yeux écarquillés, le souffle haletant. Une idée, vite une idée… pense-t-elle alors que tout son être se fait contaminer par cette horrible chose qui semble couler dans ses veines, s’infiltrer dans ses muscles et ses os, transpirer par tous les pores de sa peau.

La bête jubile. Elle est dans la place. Elle l’entoure et elle est en elle. Aucune issue n’est possible. Elle lui appartient. Elle explore les moindre recoin de cette personne si insignifiante, veillant à ne laisser aucune place libre, aucun espoir de renversement, aucune personnalité propre. Oui, la chose aime se sentir couler le long de ce rouge liquide si plein de vie en temps habituel et charriant l’instrument de torture de ce corps en cet instant, malgré lui. Elle est dans la place, elle fête ça dignement, envoie des filaments de terreur et des petits vaisseaux diffuseurs de fatigue et de cauchemars. L’on pourrait voir son sourire aux dents acérées si elle avait eut une anatomie s’y prêtant… ou une anatomie tout court.

Les larmes lui viennent aux yeux. Elle est tellement impuissante ! Elle ne peut rien faire, c’est trop dur, c’est trop inattendu, c’est trop fort ! Comment lutter contre une telle chose ? Contre ce qu’on ne voit pas, contre ce qui est aussi malveillant ? Ce sont des flots qui s’échappent alors que toutes ces questions tourbillonnent dans sa tête. Elle est parcourue de tremblements, ses mains d’ordinaire si adroites ne répondent plus, ne savent plus agripper la chaise devant elle, ne lui appartiennent plus. Elle n’essaye même pas de se relever, elle sait que ses jambes flageolantes ne la porteront pas. Et pour aller où de toute façon ? Elle est seule ici.
A cette pensée l’étau autour de son cœur se resserre.

A l’intérieur, la chose prépare un festin. Depuis quelques minutes elle prend un malin plaisir à ronger le cœur de sa proie pour n’y laisser à la place qu’un tissu obscur et mort. Ses éclaireurs, qu’elle a engendré spontanément, se repaissent des neurotransmetteurs censés donner un peu de courage et de volonté de lutter à leur hôte. Sous l’effet de la puissance du stress, c’est un vrai festival qui se donne dans les synapses, épuisant les cellules déjà bien sollicitées de la créature sans défense infectée. Manger, mes petits ! Rongez mes agneaux ! Envahissez, lacérez, ne laissez rien ! Tel est le discours silencieux qui se déroule sous la poitrine aux mouvements affolés.

Elle sent que ça ne s’arrête pas, que ça gagne sur son corps et sa volonté. Ca ne peut pas être plus fort qu’elle ! Les petites bêtes ne mangent pas les grosses, lui a-t-on toujours dit. Et pour l’envahir par l’intérieur, c’est bien qu’elle est plus petite la bête ! C’est tout en se persuadant de sa potentielle supériorité sur la chose en elle qu’elle saisit le téléphone. A l’autre bout du combiné, à des kilomètres de là dans la nuit, une voix familière répond.

copyright E.F.

lundi, 3 septembre 2007

La bête (1/3 L'approche)

18h37. Réglée comme du papier à musique. A une minute près, tous les soirs, c’est à cette heure qu’elle franchit le seuil de sa maison, au retour du travail. La clé dans la serrure, la main sur le poignée, une poussée sur la porte. La voilà enfin chez elle. Sac jeté nonchalamment au pied du lit, clé atterrissant sur celui-ci, elle s’affale alors sur sa chaise. Pas très confortable, cette chaise, mais c’est tout ce qu’elle a, alors elle s’en contente.

A reprendre son souffle sur la petite chaise de bureau, ce qu’elle ne voit pas, c’est cette silhouette sans forme qui l’observe depuis un recoin sombre. A y regarder de plus près… ça ressemble à… on dirait un… en fait c’est... Lisse et brillant. Non, mat et terne. Le devant ressemble à… Mais y a-t-il seulement un devant ? La chose semble se confondre avec l’ombre, l’épaissir encore plus. Dans les quelques centimètres qui l’entourent, tout semble mort, silencieux, prisonnier d’une force invisible, englouti par la noirceur ambiante.
L’ombre s’étend, atteignant maintenant la fenêtre. Normal en soirée, si ce n’est qu’une autre ombre, plus légère se développe du côté opposé. L'ombre épaisse va à l’encontre des lois de l’ombre. Un virus qui grignote sur l’espace encore lumineux de la pièce. L’atmosphère proche se refroidit, devient opaque. La progression est lente, silencieuse, fourbe et inéluctable.

De son perchoir, elle ne voit rien. L’ombre légère se déplace sur le mur dans son sens habituel, elle ne la remarque même pas (puisque c’est habituel). Elle se rappelle à peine que les jours ont un peu raccourci à l’approche de l’automne. Après son léger repos bien mérité (elle va au travail à pieds après tout, c’est le repos du guerrier à la fin de la journée), un coup d’œil autour d’elle pour juger de l’étendue du travail qui l’attend (le jour où elle sera motivée, parce que pour l’instant ce n’est pas le cas), elle allume son ordinateur, comme tous les soirs. Le rituel de retour est accompli, chaque détail a bien été respecté.

Dans sa lente progression, la bête semble sourire de tout l’éclat de ses dents noirâtres. Elle ne doit pas en avoir d’ailleurs de dents. Sa surface est uniforme. Non, irrégulière et caractéristique. Mais pourquoi se pencher sur sa description ? Elle est unique, elle n’a pas d’existence propre, elle est le reflet de nos peurs. Nous ne la voyons pas, nous la ressentons au plus profond de nous même.
L’atmosphère dense et étouffante se répand comme un brouillard soudain dans la pièce. Les flagelles de noirceur lèchent déjà les pieds du bureau devant lequel elle est assise.

Elle, surfe sur internet. Sa communauté, ses forums, ses mails, sa messagerie instantanée. Elle est seule mais elle ne l’est plus, elle s’évade de sa petite chambre dans les espaces sans fin de la toile. Pourtant, elle sent que quelque chose ne va pas. Est-ce que ses vêtements auraient rétréci ? Non, qu’elle est bête. C’est seulement sa cage thoracique… Hein ? Sa cage thoracique ??? Oui. Son cœur s’emballe, il semble sentir le danger avant qu’elle même ne le fasse de manière consciente. Mais non, c’est juste une pointe de solitude qui vient perturber la surface du lac de ses sentiments. D’ici quelques minutes, tout sera redevenu calme. C’est ce qu’elle pense tout en continuant de cliquer çà et là, tissant ses fils sur la toile et essayant de trouver des personnes avec qui échanger.

De son côté, la chose jubile. Mais est-ce qu’une chose peut jubiler ? Celle là en a l’air. Mais est-elle seulement vivante, cette ombre. Quand on la regarde, on sait que ces questions n’ont pas d’importance. Que la seule chose de sensée à faire est de prendre ses jambes à son coup et de s’en éloigner autant que possible. Entrer en contact avec elle est la chose la plus absurde que vous pourriez penser ou vouloir. Non, cette ombre, on passe sa vie à essayer de la tenir à distance. Lentement, elle allonge ses filaments d’opacité, rétrécissant l’espace autour de la future proie inconsciente du danger. La pièce semble rétrécir, la bête gagne en force, en taille, en confiance. Tout s’épaissit et s’assombrit, plus aucune issue est possible.

Devant son écran, la jeune fille se fige brutalement.

copyright E.F.

jeudi, 23 août 2007

Seule, dans la nuit...

Un rayon blanc dans la nuit épaisse vient frapper un visage. Derrière sa fenêtre, la jeune fille est immobile. Assise sur son lit, la tête posée sur ses genoux repliés, son regard est perdu dans un monde que nous ne percevons pas. Quelques minutes plus tôt, elle s’est plongée dans la pénombre, éteignant la petite lampe à côté d’elle. Et maintenant, elle laisse les rayons lunaires parcourir les contours de sa silhouette. La peau lisse et pâle, le nez fin, de grands yeux clairs de couleur indéfinissable dans la nuit, de longs cheveux ondulés qui semblent danser lorsque la lune joue avec les nuages. Malgré son apparente absence, dans son regard se dessinent les ombres de la mélancolie. Un voile de peine traverse les mers de sentiments qui s’agitent sous ces paupières. Mais, là, vient briller une étoile. A quoi peut-elle bien penser, cette ondine qui paraît faire corps avec la nuit ? L’éclat de l’étoile persiste. Elle ne cille toujours pas. Son souffle retentit dans le vide qui l’entoure, sa poitrine se soulevant et s’abaissant au rythme d’un souvenir lointain. A nouveau le silence. Son visage reste impassible et pourtant un sourire lumineux semble irradier son visage. Dans ses yeux, l’étoile solitaire a été rejointe par des centaines d’autres pour un ballet qui ne se joue que pour elle, qui fait écho aux murmures de son cœur.
Une boule dans sa gorge. Les étoiles se figent instantanément. Un soupir fait trembloter la feuille qu’elle tient encore serrée dans la main. L’éclat des multiples astres s’affaiblit. Qu’à cela ne tienne ! Elle part le reconquérir. Et à nouveau les yeux clairs parcourent le papier blanc parsemé d’une écriture fine et fluide. La marrée monte. La barrage des paupières laisse échapper une gouttelette salée. Elle la recueille délicatement du bout de ses doigts fins et la contemple avec étonnement. Une déserteuse ? C’est étrange. Quelque chose se bouscule en elle, une hésitation, une question non formulée. Puis une vague chaude l’enveloppe, tout se calme et elle comprend. Elle comprend ce qu’elle abrite en elle, ce qui cherche à se libérer, à s’exprimer. Elle n’a plus de doute, la certitude se diffuse en elle.
La marée a eu le temps de redescendre lorsqu’elle relève la tête, rayonnante. Un franc sourire illumine son visage et de honte devant cet éclat la lune part se cacher. Dans les yeux clairs, les étoiles pétillent, dansent et rient. Oui, elle va entretenir ces étoiles, ses précieuses étoiles. Même par temps orageux, même lorsque la marée menacera de monter, elle protègera ses étoiles et leur permettra de danser. Tant que son cœur chantera. Tant que son amour la portera. Et elle sait, elle est certaine, que quelque part, dans cette autre ville loin d’ici, un sourire donne honte à la lune et que des étoiles dansent derrière des yeux sombres. Et elle sent qu’un doux chant fait écho au sien, malgré les routes, les lacs, les montagnes qui séparent ces cœurs. Une douce torpeur l’envahit. Après un ultime sourire au ciel maintenant piqueté de lumière, elle range la précieuse lettre auprès d’elle et se laisse glisser dans le délicieux monde des rêves.

copyright E.F.

Un petit texte, écrit en vitesse, parce qu'envie d'écrire et inspirée par tout le bonheur qui fleurit autour de moi, pour des gens que j'apprécie et pour moi-même. Chérissez votre bonheur, ne soyez pas triste de la distance qui vous en sépare. Faites confiance à votre coeur et laissez-vous porter par la vie. Acceptez les cadeaux qu'elle vous offre, vivez-les pleinement et sachez toujours que d'autres vous attendent au détour du chemin.

mercredi, 15 août 2007

Une nuit, un restaurant

Il savait qu’il ne pourrait plus jamais revenir dans cet endroit qu’il affectionnait pourtant. Ce restaurant était devenu un véritable refuge ces derniers mois. Il y venait en famille, entre amis. Il parcourut des yeux une dernière fois la salle d’ordinaire si animée. Dieu qu’il aimait cette ambiance aux couleurs chaudes, tapisseries pourpres et lumières tamisées ! Le mobilier était en bois de style ancien mais brillait sous l’effet d’un entretien régulier. De grandes poutres reliaient le plancher au plafond, obligeant d’habitude le personnel à effectuer des pas de danse gracieux pour amener la nourriture de la cuisine jusqu’aux estomacs affamés.
Pour l’heure, seules les lumières des issues de secours et des lampadaires dans la rue éclairaient la pièce. Le silence régnait dans le restaurant vidé des êtres vivants qui s’y agitaient il y a encore quelques heures. Pourtant, de son observatoire, près de la caisse entre une poutre et le couloir menant aux toilettes, il revoyait l’endroit dans ses plus belles heures. Il se rappelait des odeurs provenant de l’entrée de la cuisine, du jeu qu’ils avaient inventé avec des amis consistant à passer cette porte sans être vu du personnel. Il se rappelait de Mario, ce grand pervers. Il avait le chic pour trouver un bon poste d’observation afin d'observer tranquillement sous les meilleurs angles les jolies filles franchissant le seuil. Il se rappelait de la fois où il s’était caché avec Marylou dans la réserve, à l’insu du serveur qui avait fermé le restaurant, et comme ils avaient fait une orgie avec ce qu’ils avaient pu trouver.
Une boule dans la gorge. La dure réalité. Tout cela était maintenant terminé. Il ne pouvait plus rester là. Partir était tout ce qu’il restait à faire. Partir et ne jamais revenir. Garder ces si précieux souvenirs et refaire sa vie ailleurs. Trouver un autre endroit, se faire d’autres amis, partager une autre réserve.
Il secoua ses six pattes engourdies, jeta un dernier regard au plancher sur lequel reposaient les corps sans vie de ses camarades de toujours, puis s’éclipsa en passant par un jour laissé sous la porte d’entrée. Il se retourna pour relire encore une fois ce qui avait été leur arrêt de mort à tous, avant de disparaître dans la nuit. Scotché sur la porte, on pouvait lire « Fermé définitivement pour raison d’hygiène » à côté de la pub « Caf’rares vous débarrasse en un seul traitement de tous vos nuisibles à pattes multiples. Appelez vite au 0815 65 56 87 ». Ils avaient osé, ils avaient appelé… Jamais il ne pourrait oublier.

copyright E.F.

jeudi, 9 août 2007

Perdre ses repères

Bien qu'inspiré de certains états d'esprits personnels, ce texte continue dans la lignée des créations. Comme d'habitude, je serai ravie d'avoir vos critiques. J'ai écrit ces quelques paragraphes en vu d'un article pour Parano, pour le secteur des écrivains en herbe, afin de leur demander d'exprimer à leur tour, sous forme de création, un choix difficile à prendre/une orientation de vie difficile à définir à un moment donné d'une existence. En plus de vos critiques, vous pouvez si vous le souhaitez vous amuser à ce petit exercice, en fiction pure ou par rapport à votre propre vie. Enjoy ;-)



La chaleur d’un rayon doré sur ma joue me réveille doucement. J’ouvre un œil, puis l’autre. Me redresse, assise sur le lit. Je porte la main à ma tête, prise d’un léger vertige. Je regarde autour de moi. Regarde à nouveau. Ecoute les sons qui proviennent de l’autre côté de la porte. Quelque chose m’échappe. D’un geste mécanique qui ne semble pas avoir été commandé par mon cerveau, j’ouvre la porte. Une voix féminine familière me demande quels sont mes projets pour la journée.
Mes projets ? Je n’en sais rien. Que suis-je supposée faire ? Et comment ? La personne qui m’a lancé la question semble s’agacer devant mon absence de réponse. C’est le moment que choisis une voix grave et résonnante pour s’élever. Elle se veut rassurante cette voix, me dit que je trouverai, que je peux prendre mon temps.
Prendre du temps pour quoi ? Chercher quoi ? Où ? La panique me gagne. Je ne comprends plus. Je ne sais plus. Mon cerveau refuse de fonctionner. D’un mouvement brutal, je rentre à nouveau dans la chambre qui m’a hébergée. Je m’habille, et sans explication pour les personnes qui m’entouraient il y a encore quelques instants, je sors dans la rue. Et je me mets à marcher le long d’un canal. Quel but à cette promenade ? Je n’en sais rien. A nouveau. Aucune certitude ne m’emplit, aucun but ne s’impose à moi. Je ne fais rien. Je ne sais rien faire. Je sais que je suis censée faire quelques chose, mais quoi ?
La faim me fait rentrer au foyer parental. A peine rentrée, on me tend quelques feuilles de papiers. L’on me dit que ce sont les dernières annonces sorties, qu’il faut que je regarde, que j’y réponde. On me dit de m’inscrire pour des concours, de téléphoner à des gens. Ca, je sais que je l’ai déjà entendu, pour la première fois de la journée quelque chose me semble familier.
Devant mon apathie apparente, la voix féminine change de ton, s’élève, devient pleine d’une colère trop longtemps refoulée. Et l’on me crie que je n’aurai jamais rien, que je ne suis bonne à rien, que ce n’est pas comme ça que j’obtiendrai quelque chose dans ma vie. Alors pour faire plaisir je prends les annonces, je les regarde. Mais elles ne me parlent pas, ces lignes. Aucun bloc de mots ne semble atteindre mes pensées, mes envies.
Mes envies. Grand, vaste sujet que mes envies. De quoi ai-je réellement envie ? Je ne sais pas. Ce sentiment semble m’avoir quitté. Et je ne peux que rester là, devant ces annonces, qui demain seront remplacées par d’autres, rester à observer tandis que je cherche en moi une envie, un besoin, quelques chose qui me poussera vers l’avant. Pourtant, je ne peux pas rester ici indéfiniment, je pense que je veux partir, il me semble. Je sais que pour cela il me faudra de l’argent. Et pour avoir de l’argent, j’aurai besoin d’un travail. Seulement, rien ne me fait envie, je ne vois pas mon nom écrit à côté de ces annonces, ni sur la liste des concours que l’on me propose. Je ne sais pas ce que je veux être ni par quel moyen le découvrir. Et pourtant j’essaye. Il y a une semaine, j’ai perdu le cocon douillet et sécuritaire que représentaient mes études. Et demain, je continuerai à chercher un travail…

copyright E.F.
(oui, j'aime bien mettre des copyright, ça fait vachement classe, quand même)

jeudi, 2 août 2007

Parmi les étoiles

Le petit paragraphe de création que je vous propose aujourd'hui m'a été commandé en vue d'être publié dans une gazette virtuelle.
Le thème m'a été imposé. Mais justement... quel était ce thème ? A vous d'essayer de le deviner (et vous pouvez bien entendu faire plusieurs propositions). Si quelqu'un trouve (ça peut être assez balèze comme exercice quand même), il pourra me donner un thème pour une prochaine création qui lui sera dédiée. Alors, tenté ? ^^


Parmi les étoiles, c’était lui qui brillait le plus. Lui le plus grand, qui les irradiait tous de sa lumière éblouissante. New York, Tokyo, Paris, Londres, aucune métropole ne lui résistait, aucune planche ne ployait sous son poids. A chacune de ses apparitions sur scène c’était tonnerres d’applaudissements, flashs des photographes, sifflements admiratifs de groupies toujours plus nombreuses. A chaque remise de prix, c’était une distinction… ou deux… peut être trois. Il le méritait, il avait travaillé dur pour en arriver là, étoile parmi les étoiles, repère pour tous ces nouveaux acteurs qui rêvaient de prendre un jour sa place.
C’est à l’apogée de sa carrière que la petite lueur fit son apparition. Une lumière timide, effacée, hésitante. Confiant de son expérience, il se plaça dans le rôle du guide qu’il affectionnait particulièrement avec les jeunes recrues. La jeunette tentait maladroitement de lancer ses propres rayons, de le toucher. Ah ça non, elle s’y prenait trop mal pour qu’il se laisse avoir. Alors il les esquivait. Mais elle était rusée, la petite. Un faible rayon traversa un soir l’espace qui les séparait. Et il entendit parler un autre langage, perçu un autre monde, vit par d’autres yeux. Il discerna une beauté pure, un sentiment profond, le talent. Et il se rendit compte qu’après tant d’années, il s’était aveuglé avec sa propre lumière. Cette dernière lui empêchait de voir plus loin que la scène, ne lui permettait plus de communiquer avec son public comme auparavant. Et il s’aperçut que ce qu’il avait prit pour une faible clarté brillait seulement d’un éclat différent. Il commença à rouvrir les yeux et perçu tout autour de lui des rayons bienfaisants, chaleureux, colorés, lumineux, provenant de toutes parts, de chacun. Son rayonnement s’étendit, toucha, engendra émotions et sentiments, raviva la lumière de certains, en renforça d’autres. Aujourd’hui, alors même que l’éclat de sa vie s’est éteint depuis des années, il rayonne comme jamais.

copyright E.F.

mercredi, 25 juillet 2007

Pour elle...

Ce texte inaugure la catégorie des créations. Nombreux doivent être ceux qui l'ont déjà lu, désolée je n'ai rien de neuf à proposer en ce moment. Bonne découverte ou re-découverte de cette petite création, écrite pour Parano.be à l'occasion d'un petit concours (que j'ai remporté ^^)



Une vibration sur sa poitrine. Il ouvre péniblement les yeux, éteint le réveil qu’il a gardé précieusement serré contre lui durant la nuit. Il effectue les gestes quotidiens à moitié endormi, regarde autour de lui dans la cuisine. Quelque chose semble avoir changé, sans qu’il puisse saisir l’origine de cette sensation.

Enfin habillé et rasé de près, il se décide à sortir. Ce soir son amie rentre tard, il lui fera la surprise d’un bon repas. A cette perspective, le sourire le gagne et c’est avec entrain qu’il sort dans la rue. Au premier virage il s’engage sur le passage piéton quand il aperçoit sur le trottoir d’en face une personne à l’air affolé. D’instinct, il regarde prestement autour de lui. A peine le temps de reculer, la voiture pile. L’accident a été évité de peu. Une grosse cylindrée comme celle-ci doit pouvoir annoncer son arrivée en fanfare en temps normal se dit-il, en essayant de calmer ses battements de cœur. Encore tremblant, il rejoint son arrêt de bus. Sur le trajet vers le supermarché, il se surprend à observer les gens autour de lui. En face de lui une vieille dame, perdue dans ses pensées. De l’autre côté de l’allée, deux jeunes enfants qui rient. A l’arrière de l’engin, un jeune couple enlacé. Ca tableau de vie le fait sourire. Il aperçoit alors un jeune adulte d’à peu près son âge. Son regard fixe le plancher et sa tête se secoue au rythme de la musique que déversent ses écouteurs. Absorbé dans sa bulle, il ne prête aucune attention à ce qui se passe autour de lui. Quel dommage ! Mais lui s’aperçoit que dans la foule les différences s’estompent, tous avancent dans un même sens, anonymes.

C’est les bras chargés de courses et des pensées plein la tête qu’il rentre chez lui. Tout à l’heure il a voulu demander le prix d’un article ; la personne de la grande surface s’est retrouvée gênée par la situation, il a fallu lui faire comprendre de montrer les chiffres sur ses doigts. Si dans la foule chacun reste inconnu et peut vivre avec ses différences, il est toujours difficile de se confronter en face à face avec nos différences. Afin de calmer son agacement, il se prépare pour une balade. Après avoir marché un moment, acheté un sandwich à un marchant ambulant fort sympathique, il s’assied dans un parc, sur un banc exposé au soleil. Son déjeuner terminé, il se plonge dans son roman. Une histoire d’elfes et de seigneur noir. Lui et ses amis adorent la science fiction, ce livre là lui a été recommandé par une de ses connaissances. Effectivement, l’histoire est prenante et le style de l’auteur rend bien la magie de ce monde. Satisfait de sa lecture, il prend le temps de regarder autour de lui à nouveau. Il semble que son sens du détail se soit développé ces derniers temps. Tel un voyeur impudique il observe. Les comportements des personnes qu’il voit, leurs gestes, leurs mimiques sont autant d’expressions qui lui permettent de rentrer dans leur intimité et leurs discussions. Un groupe de jeunes gens joue un peu plus loin. Il regrette de ne pouvoir percevoir la mélodie qui s’échappe des cordes instrumentales et vocales. Il se dit que cela doit lui manquer, à elle. Et pourtant il reste là, à regarder ces personnes. Et le tableau qu’il a sous les yeux se transforme peu à peu en un véritable ballet de vie avec le vent comme chef d’orchestre, l’odeur provenant de la baraque ambulante donnant le ton, et les musiciens, ces promeneurs anonymes jouant la musique de la vie.

L’heure tourne. Il prend le chemin du retour, salue son voisin de palier qu’il croise en arrivant, et une fois dans la cuisine se met au travail. Tout comme le parc, son lieu de vie est devenu différent, véritable jeu de couleurs, de formes et d’odeurs qui changent sa perception de l’endroit. Il sourit. Pour la première fois de sa vie il a l’impression d’avoir les yeux réellement ouverts sur le monde et d’en percevoir l’essentiel.

20h, à peine le temps de se connecter sur Parano pour lire ses messages personnels et y répondre, qu’un doux parfum l’avertit de son arrivée. Il l’embrasse et l’invite à s’installer dans le salon pendant qu’il va chercher le dîner. Le temps passe vite à ses côtés, tandis qu’ils discutent de tout et de rien. Une lumière s’allume au-dessus de la porte du salon. Quelqu’un leur rend visite. Il va ouvrir la porte. Le visiteur, un ami de longue date commence à articuler des sons qu’il n’entend pas. Il réalise alors une chose…. Et enlève les bouchons qui emplissent ses oreilles. Pour elle, il avait voulu plonger dans un monde qui n’était pas le sien. Grâce à elle il avait vu un autre monde, une autre vie, il avait vraiment ouvert les yeux et senti la vie. Il ne serait pas prêt de l’oublier.

copyright E.F.

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