18h37. Réglée comme du papier à musique. A une minute près, tous les soirs, c’est à cette heure qu’elle franchit le seuil de sa maison, au retour du travail. La clé dans la serrure, la main sur le poignée, une poussée sur la porte. La voilà enfin chez elle. Sac jeté nonchalamment au pied du lit, clé atterrissant sur celui-ci, elle s’affale alors sur sa chaise. Pas très confortable, cette chaise, mais c’est tout ce qu’elle a, alors elle s’en contente.

A reprendre son souffle sur la petite chaise de bureau, ce qu’elle ne voit pas, c’est cette silhouette sans forme qui l’observe depuis un recoin sombre. A y regarder de plus près… ça ressemble à… on dirait un… en fait c’est... Lisse et brillant. Non, mat et terne. Le devant ressemble à… Mais y a-t-il seulement un devant ? La chose semble se confondre avec l’ombre, l’épaissir encore plus. Dans les quelques centimètres qui l’entourent, tout semble mort, silencieux, prisonnier d’une force invisible, englouti par la noirceur ambiante.
L’ombre s’étend, atteignant maintenant la fenêtre. Normal en soirée, si ce n’est qu’une autre ombre, plus légère se développe du côté opposé. L'ombre épaisse va à l’encontre des lois de l’ombre. Un virus qui grignote sur l’espace encore lumineux de la pièce. L’atmosphère proche se refroidit, devient opaque. La progression est lente, silencieuse, fourbe et inéluctable.

De son perchoir, elle ne voit rien. L’ombre légère se déplace sur le mur dans son sens habituel, elle ne la remarque même pas (puisque c’est habituel). Elle se rappelle à peine que les jours ont un peu raccourci à l’approche de l’automne. Après son léger repos bien mérité (elle va au travail à pieds après tout, c’est le repos du guerrier à la fin de la journée), un coup d’œil autour d’elle pour juger de l’étendue du travail qui l’attend (le jour où elle sera motivée, parce que pour l’instant ce n’est pas le cas), elle allume son ordinateur, comme tous les soirs. Le rituel de retour est accompli, chaque détail a bien été respecté.

Dans sa lente progression, la bête semble sourire de tout l’éclat de ses dents noirâtres. Elle ne doit pas en avoir d’ailleurs de dents. Sa surface est uniforme. Non, irrégulière et caractéristique. Mais pourquoi se pencher sur sa description ? Elle est unique, elle n’a pas d’existence propre, elle est le reflet de nos peurs. Nous ne la voyons pas, nous la ressentons au plus profond de nous même.
L’atmosphère dense et étouffante se répand comme un brouillard soudain dans la pièce. Les flagelles de noirceur lèchent déjà les pieds du bureau devant lequel elle est assise.

Elle, surfe sur internet. Sa communauté, ses forums, ses mails, sa messagerie instantanée. Elle est seule mais elle ne l’est plus, elle s’évade de sa petite chambre dans les espaces sans fin de la toile. Pourtant, elle sent que quelque chose ne va pas. Est-ce que ses vêtements auraient rétréci ? Non, qu’elle est bête. C’est seulement sa cage thoracique… Hein ? Sa cage thoracique ??? Oui. Son cœur s’emballe, il semble sentir le danger avant qu’elle même ne le fasse de manière consciente. Mais non, c’est juste une pointe de solitude qui vient perturber la surface du lac de ses sentiments. D’ici quelques minutes, tout sera redevenu calme. C’est ce qu’elle pense tout en continuant de cliquer çà et là, tissant ses fils sur la toile et essayant de trouver des personnes avec qui échanger.

De son côté, la chose jubile. Mais est-ce qu’une chose peut jubiler ? Celle là en a l’air. Mais est-elle seulement vivante, cette ombre. Quand on la regarde, on sait que ces questions n’ont pas d’importance. Que la seule chose de sensée à faire est de prendre ses jambes à son coup et de s’en éloigner autant que possible. Entrer en contact avec elle est la chose la plus absurde que vous pourriez penser ou vouloir. Non, cette ombre, on passe sa vie à essayer de la tenir à distance. Lentement, elle allonge ses filaments d’opacité, rétrécissant l’espace autour de la future proie inconsciente du danger. La pièce semble rétrécir, la bête gagne en force, en taille, en confiance. Tout s’épaissit et s’assombrit, plus aucune issue est possible.

Devant son écran, la jeune fille se fige brutalement.

copyright E.F.