Devant son écran, la jeune fille se fige brutalement. Ca ne va décidément pas. Peu importe qu’elle essaye de l’oublier, la chose se précise. Elle la sent, toute proche, prête à l’envahir entièrement, la posséder et la dominer. Elle a peur, la jeune fille, elle perçoit sa propre faiblesse devant la force de son adversaire. Elle est prise au piège, elle devra l’affronter.

La bête est consciente des pensées qui s’échappent sans cohérence dans la pièce, imprégnées de peur. Elle continue son approche. Elle sait qu’elle est indestructible, puissante, que personne ne peut l’empêcher de prendre ce qu’elle veut. Elle s’immobilise un instant, contemplant sa proie qui apparaît maintenant si fragile dans ce cocon étouffant d’ombre noirâtre. Elle a aspiré toute la confiance de la frêle silhouette devant elle. Elle s’apprête à bondir. Son corps, ou plutôt l’espace qu’elle tient, enfin… la puissance qu’elle incarne grandit tout à coup, pour emplir la pièce entière et engloutir la jeune fille dans un estomac obscur.

Elle tombe de sa chaise, terrassée par une attaque invisible. Son cœur s’emballe, incontrôlable. Il tente de sortir de sa poitrine en cognant contre la paroi de sa prison. Pour un peu on l’entendrait hurler. Elle sent quelque chose en elle, elle peut en percevoir la noirceur et la malveillance. Que faire puisque c’est en elle ? Elle est figée, sur le sol, les yeux écarquillés, le souffle haletant. Une idée, vite une idée… pense-t-elle alors que tout son être se fait contaminer par cette horrible chose qui semble couler dans ses veines, s’infiltrer dans ses muscles et ses os, transpirer par tous les pores de sa peau.

La bête jubile. Elle est dans la place. Elle l’entoure et elle est en elle. Aucune issue n’est possible. Elle lui appartient. Elle explore les moindre recoin de cette personne si insignifiante, veillant à ne laisser aucune place libre, aucun espoir de renversement, aucune personnalité propre. Oui, la chose aime se sentir couler le long de ce rouge liquide si plein de vie en temps habituel et charriant l’instrument de torture de ce corps en cet instant, malgré lui. Elle est dans la place, elle fête ça dignement, envoie des filaments de terreur et des petits vaisseaux diffuseurs de fatigue et de cauchemars. L’on pourrait voir son sourire aux dents acérées si elle avait eut une anatomie s’y prêtant… ou une anatomie tout court.

Les larmes lui viennent aux yeux. Elle est tellement impuissante ! Elle ne peut rien faire, c’est trop dur, c’est trop inattendu, c’est trop fort ! Comment lutter contre une telle chose ? Contre ce qu’on ne voit pas, contre ce qui est aussi malveillant ? Ce sont des flots qui s’échappent alors que toutes ces questions tourbillonnent dans sa tête. Elle est parcourue de tremblements, ses mains d’ordinaire si adroites ne répondent plus, ne savent plus agripper la chaise devant elle, ne lui appartiennent plus. Elle n’essaye même pas de se relever, elle sait que ses jambes flageolantes ne la porteront pas. Et pour aller où de toute façon ? Elle est seule ici.
A cette pensée l’étau autour de son cœur se resserre.

A l’intérieur, la chose prépare un festin. Depuis quelques minutes elle prend un malin plaisir à ronger le cœur de sa proie pour n’y laisser à la place qu’un tissu obscur et mort. Ses éclaireurs, qu’elle a engendré spontanément, se repaissent des neurotransmetteurs censés donner un peu de courage et de volonté de lutter à leur hôte. Sous l’effet de la puissance du stress, c’est un vrai festival qui se donne dans les synapses, épuisant les cellules déjà bien sollicitées de la créature sans défense infectée. Manger, mes petits ! Rongez mes agneaux ! Envahissez, lacérez, ne laissez rien ! Tel est le discours silencieux qui se déroule sous la poitrine aux mouvements affolés.

Elle sent que ça ne s’arrête pas, que ça gagne sur son corps et sa volonté. Ca ne peut pas être plus fort qu’elle ! Les petites bêtes ne mangent pas les grosses, lui a-t-on toujours dit. Et pour l’envahir par l’intérieur, c’est bien qu’elle est plus petite la bête ! C’est tout en se persuadant de sa potentielle supériorité sur la chose en elle qu’elle saisit le téléphone. A l’autre bout du combiné, à des kilomètres de là dans la nuit, une voix familière répond.

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