Il est si insouciant, si innocent. Il court, il rit, il joue. Il vit l'instant.
Il aime quand sa mère l'emmène au parc le mercredi après midi. Là il peut réintégrer son vaisseau spatial avec son meilleur ami Marc et s'envoler sur sa planète. C'est important. Il est capitaine et le peuple compte sur lui pour le protéger ; il prend sa mission très à coeur. Marc est son copilote, indispensable pour le guider dans l'immensité de la galaxie. A l'heure du goûter, ils font escale sur une planète hospitalière, sur laquelle l'attend sa mère avec les douceurs espérées. Lorsqu'il est seul dans sa chambre, après les redoutés devoir, il sort ses crayons de couleur. Mais ce ne sont pas de simples crayons, non. Ils sont magiques. Ils ont le pouvoir de faire vivre ce qu'il dessine. Alors Charles dessine des fées, des dragons, des chevaliers, des créatures enchantées dont seul lui a la connaissance. Il sait que chacune de ces couleurs, de ces vies prend forme dans le grand pays magique que nous ne voyons pas.
Enfin si, lui il sait qu'il le voit parfois. Bien sûr, il ne peut pas y entrer, il n'est pas sur le même plan cosmique que nous (un concept qu'il a inventé et dont il est très fier, mais sa mère n'a pas trouvé cela très innovant malheureusement, elle ne comprend rien à l'espace et à la magie). Mais comme il sait qu'il existe, il arrive à percevoir les interactions entre ces deux mondes. Ce n'est pas si difficile qu'il y paraît : lorsque la magie touche notre réalité, les couleurs changent, elles deviennent plus vives, elles se mêlent entre elles pour former des tons inconnus ici. En plus, des fois, Charles entend des murmures, notamment quand le vent souffle. Le vent, c'est un peu la poste du monde magique, il apporte les nouvelles. Si elles sont bonnes, elles sont portées par une petite brise gentille. Si elles sont mauvaises, la bourrasque les jette à leur destinataire. Charles sait, même si il ne comprend pas tout le langage magique, que dans leur monde, ses créatures savent qu'il existe et pensent à lui comme lui pense à elle, plein de fierté et de nostalgie. Il aimerait un jour inventer le moyen de voyager dans le monde magique, mais il sait qu'il devra attendre des années et faire de grandes études pour être intelligent comme son père pour y parvenir.

Charles ne sait pas encore, mais moi oui. Je sais que lorsque passeront les années, la magie s'effacera de sa mémoire, qu'il ne verra plus les couleurs changer. Je sais qu'il ne voyagera plus dans la galaxie. Au contraire, il restera les deux pieds bien ancrés dans la terre. Comme son père l'a prévu pour lui et comme il le pense si bien lui même, il va faire de grandes études. Il va s'intégrer comme tout un chacun dans la société, rentrant dans le moule et le rythme si « normal » du travail. Métro, boulot, dodo, argent, famille, propriété, investissement, capitaux, téléphone, standing, relations, clients... Tant de ces mots vont devenir son quotidien. Finie, la magie. Il n'écoutera plus le vent, seulement la télévision et les discussions d'affaires. Il ne verra plus les couleurs se mêler, il ne verra que les embouteillages, la nouvelle mode, la publicité, les voitures. Finies les couleurs tout court. Costumes noirs, téléphone noir, véhicule noir, bureau blanc, maison aux murs blancs, ordinateur gris remplaceront la palette de ses crayons d'enfants.
Et quand son fils viendra lui parler des fées, des dragons, de son vaisseau spatial et des paroles portées par le vent, il rira, trouvera que les enfants de l'époque ont décidément beaucoup d'imagination, que la réalité les rattrape tôt ou tard de toute façon et qu'il faut laisser dire les bêtises tant que ça ne cause pas de tort. Parce que Charles sait que ces bêtises, prononcées par un adulte respectable comme lui feraient de lui un fou, un marginal, un idiot, un extraterrestre même. Et ces personnes là n'ont pas leur place dans la société sérieuse qu'est la notre. De toute façon, Charles ne pensera même pas qu'un adulte puisse croire à de telles choses. Les grands comme il deviendra savent très bien que la magie n'existe pas, que seule la réalité que nous vivons compte, que les monde parallèles n'existent pas et que le seul vaisseau spatial qu'il possèdera sera sa précieuse voiture qui l'emmènera de la planète travail à la planète entreprise cliente.

Charles ne le sait pas, mais il va perdre la magie. Les Hommes sont si prévisibles, si stupides. Ils sont si aveugles, refusant de voir les évidences, refusant de croire, de faire exister la merveilleux par leur seule pensée. Honteux ils seraient de se surprendre à vouloir créer les fées ou parler au vent. Absurde leur paraîtrait le fait que les couleurs se confondent pour en créer d'autres inexistantes. Cela est toujours dû à un reflet gênant, non pas à un stupide monde parallèle entrant en contact avec notre réalité.

Heureusement, moi je suis là. Les prochaines années qui vont suivre, Charles m'endormira. Il suivra de bonnes études, ancrera ses pieds bien profond dans la terre, dans sa nouvelle réalité. Mais ni ses parents, ni lui même ne pourront me tuer. Ils ne pourront me brider indéfiniment. Je continuerai de grandir, d'emmagasiner les souvenirs, les visions qu'ils refuse de voir en évoluant dans cette précieuse société où je ne suis pas censé avoir ma place. Et un jour il sera bien obligé de me voir, de dire adieu à son ignorance. Parce qu'il ne peut éviter ce qu'il est. Parce que je suis son Lui profond et qu'il ne peut vivre sans moi.
Un jour, sans y faire attention, il entendra qu'on lui parle dans la rue. Lorsqu'il se retournera, il n'y aura personne. Juste une brise insistante. Il ne comprendra pas. Mais quand il verra les couleurs se fondre en une palette inconnue, il commencera à se rappeler. Il regardera en lui, il me verra. Et il me libèrera des chaînes dans lesquelles il m'aura plongé. Charles, tu es artiste et tu ne peux l'éviter. J'attendrai sagement mon heure, et lorsque tu te rendras compte du vide en toi, qu'un vieux souvenir poussiéreux et indistinct pourrait t'apporter la réponse, alors tu auras ouvert la porte. Et enfin entier, tu pourras voler vers ton destin, dans ton nouveau vaisseau spatial, dans ta nouvelle magie.

copyright E.F.