Ses pleurs résonnent sur les murs blancs de la pièce. Au centre de ce cube dénudé, elle se tient assise sur un petit lit aux draps immaculés se fondant avec le lieu. Elle cache son visage à l’aide de ses mains comme pour essayer de retenir les larmes qui s’échappent de ses yeux bleus. Depuis des heures maintenant elle est prostrée ici. Une fois la première goutte salée échappée de sa prison lacrymale, d’autres ont suivi qui en ont entraîné encore davantage avec elles. Et plus les larmes essayent de sécher, plus le flot s’accentue.

Le niveau atteint maintenant ses genoux et se rapproche dangereusement du niveau de sa couchette. Le froid la gagne et agite son corps de tremblements indistincts des sanglots qui fusent toujours plus fort. Entre deux hoquets, elle appelle à l’aide. Seuls les murs lui répondent en lui renvoyant tels des miroirs la panique dans sa voix. Elle aimerait quelqu’un, n’importe qui. Qu’il fasse quelque chose, n’importe quoi. Mais qu’il la soulage de ce poids sur son cœur, qu’il la sauve des flots qui n’en finissent pas de monter, qu’il la sorte de cette pièce froide, de cette prison qui sera son tombeau si elle ne s’en échappe pas.
Elle voudrait bouger mais le froid et la peur la paralysent. Elle ne peut que rester sur ce lit qui va bientôt se faire submerger, alimentant elle-même l’instrument de sa perte. Elle a beau attendre, appeler, guetter, elle sait pertinemment que personne ne viendra. Elle sait qu’elle est isolée, qu’elle seule détient la clé pour se libérer. Malgré cette certitude, elle ne sait pas comment faire. Et tandis qu’elle se perd dans ses questions, ses certitudes, ses angoisses et ses attentes, le niveau d’eau salée atteint le lit et monte rapidement jusqu’à sa taille.

Les coudes baignant dans les flots, les doigts couvrant toujours son visage dans l’espoir vain que cela arrêtera les larmes de s’échapper de ses yeux, elle se résigne. Elle a beau savoir qu’elle devrait lutter, elle est trop fatiguée, elle en a assez. Depuis qu’elle est enfermée ici et que la première goutte est tombée, elle s’est posée des centaines de questions. Pourquoi ? Comment ? Par quel moyen ? Où ? Qui ? Elle libère son visage bouffi du masque de ses mains, n’essayant plus de retenir l’écoulement. Elle s’y abandonne même. La lutte a été difficile et il a gagné. Que pourrais-t-elle faire de plus, cette prisonnière fragile dans cette pièce inhospitalière ?
Elle s’adosse à la tête de lit métallique qui achève de lui glacer les os, allonge ses jambes sur le matelas recouvert d’eau, pose ses mains sur ses cuisses et abandonne le contrôle de ses yeux et de sa tête à ces larmes incessantes. Elle attend que le niveau finisse de monter et qu’il l’emporte enfin, emportant sa souffrance en même temps que son existence. Elle baisse les paupières et attend.

Ce qui se passe dans la tête de Marie, Damien ne le voit pas. Lui est obnubilé par le sourire éclatant de la jeune fille devant lui et trouve charmante la mélancolie qui transparaît dans les yeux d’un bleu profond. Il boit ses paroles comme elle boit son café entre deux phrases. Depuis qu’il l’a rencontré il y a quelques mois, sa vie est devenue plus lumineuse. Il a plus d’entrain à se lever le matin, même pour aller travailler et surtout si il sait qu’il retrouvera sa belle pour traînasser à la terrasse d’un café ou dans une salle de cinéma. Lui qui se sentait si éteint, le voilà animé d’une nouvelle force. Et pour lui il ne fait aucun doute que la présence de Marie en est la raison. Mais il n’osera jamais lui dire cela. Elle est si belle, si impressionnante. Pourquoi aurait-elle besoin de son amour à lui, pauvre petit étudiant banal ? Alors il se contente de cette amitié, il la cultive. Il s’imagine à la remise des diplômes, souriant au visage familier et encourageant. Il la voit rire à ses blagues qui pourtant ne le méritent pas. Il la voit, pétillante, trouver le bonheur dans les bras de beaux jeunes hommes intelligents. Parce que c’est ce qu’elle mérite sa Marie. Et tandis qu’il sourit en écoutant la jeune fille, il ne perçoit pas la détresse derrière les prunelles bleues. Il ne voit pas le niveau monter. Il ne voit pas Marie se noyer.

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