« - Teuheu, teuheu ! Ça te dérange si j'm'installe là avec toi mon pote ? » Lui sortit une espèce d'hurluberlu en robe blanche avec une immense paire d'ailes dans le dos.
« - Vous êtes un... - (non, ce ne pouvait être le cas) - un ange ?
- Un ange plus vrai que nature mon pote. Tu veux une clope ? Non ? Tant pis pour toi.
- Excusez-moi, mais... les anges ne fument pas normalement, ce sont des êtres parfaits, au teint pâle, qui parlent un langage un peu soutenu non ? »

De toute évidence, la personne en face de Jean ne pouvait être un ange. De grosses cernes violettes sous des yeux bleus fatigués, une cigarette au bec, avachi sur un banc, un type qui l'appelait « mon pote »... Non, impossible. Et pourtant. Cette robe, la lumière, les ailes... Impossible d'ignorer ces magnifiques ailes qui avaient l'air de l'encombrer.

« - On aimerait croire que les anges sont parfaits, pas vrai ? Mais revenons à toi. Tu as prié, je suis là, je t'écoute. Et si tu pouvais faire vite en plus, ça m'arrangerait, j'ai rendez-vous avec des amis pour un poker.
- Euh... Oui, bien sûr, pardon. Ben voilà. J'ai perdu mon emploi, ma femme est partie avec les gosses. Depuis vingt ans je vais dans le même bar boire avec les mêmes amis. Ma vie est morne, triste, rien de bien ne m'arrive. J'aimerais.... de l'espoir, une lumière sur ma route, qu'une chose bien m'arrive.
- Wouah, c'est beau.
- Euuuh... Merci ?
- Y'a pas de quoi. Un ange n'aurait pas fait mieux, hahaha ! » S'exclama l'être avant de succomber à une quinte de toux.
« Sûrement cette saleté de cigarette. Je sais bien qu'il faudrait que j'arrête, mais comme ça ne peut pas me tuer, que veux-tu... »

****

Une fois la toux passée et la cigarette terminée, le silence s'installa un instant, flottant au dessus du petit banc du Champ de Mars. Jean attendait, ne voulant pas bousculer l'apparition, ne sachant pas quoi dire d'autre. Finalement, l'ange repris la parole.

« - Ça me fait toujours marrer de vous entendre débiter ce genre de choses. Excuse-moi, ce n'est pas contre toi. Tiens, à quoi penses-tu que ressemble la vie quotidienne au Paradis ?
- Ben, je ne sais pas. Tout doit être parfait, calme, lumineux. J'imagine que tout ne doit être que bonheur et plénitude.
- AH AH AH AH AH AH !! Hum... Pardon, j'ai beau m'attendre à de telles conneries, je peux jamais m'empêcher d'exploser de rire.
- Qu'est-ce que j'ai dit de drôle ?
- Non, rien mon pote, c'est juste que l'image dont on vous plombe la cervelle est à cent mille lieues de ce qu'on vit là-haut.
- Vraiment ? Et c'est comment alors ?
- Ben pour commencer, tu crois que c'est marrant comme job de devoir descendre à pas d'heure sur Terre pour venir écouter les lamentations de ploucs dans ton genre ? C'est le boulot le plus répandu parmi nous. Et figure toi qu'on ne nous donne pas vraiment le choix du boulot de toute façon. On naît pour un but et on doit le remplir jusqu'à la fin de notre existence, si fin il y a un jour... J'aimerais bien expérimenter autre chose des fois. Et puis tu te plains que ta femme t'a quitté. Mais t'as pensé aux anges ? On est asexués. On ne connaît rien à l'amour (à part celui de Dieu bien sûr... la bonne blague...) ou au sexe. L'amitié ? Nous sommes tous censés être des frères, tous égaux, presque identiques. Nous nous « aimons » tous les uns les autres.
- Mais vous avez l'air d'avoir votre personnalité propre. Je veux dire... Vous fumez, vous jurez, vous êtes blasé. Cela devrait permettre une démarcation, cela prouve votre identité et donc la possibilité de vous distinguer et de vous lier par affinité.
- Mais bien sûr. Et le petit terrien là, il pense que Dieu laisse faire ? Un bon lavage de cerveau à la sauce céleste de temps en temps et nous repartons comme neuf ! Tu entres au paradis pur mon gars.
- Et déserter ?
- Déserter ? AH AH AH AH AH ! J't'aime bien mon pote, t'es un marrant. Comprends bien que malgré tout, sans Dieu je ne suis rien. Et toi, sans moi, t'aurais du mal. Tout le monde a besoin d'un ange au moins une fois dans sa vie. Et même si j'aime pas beaucoup les méthodes, je vous aime bien dans le fond, alors je ferme ma grande gueule et je fais mon job. Après tout, c'est pas plus mal que de ne pas exister, pas vrai ?
- Ouais, vu comme ça...
- Bon mon pote, t'as retenu la leçon ? J'peux retourner là haut ?
- Ah oui, le poker, hein ?
- J'te taquinais vieux. Là-haut c'est boulot, boulot, boulot. Si on ne bosse pas, on se met en mode pause et on attend la prochaine mission.
- C'est triste.
- Encore un truc que j'ai la chance de ne pas connaître je crois. Aller mon pote, à toute. Et reprends-toi un peu, t'as l'air minable.
- Ah ah, oui, bien sûr. Rentre bien. Ça a été sympa de te voir.
- Ouais pareil. J'te dis pas « à plus », j'pense pas qu'on se recroise de sitôt.

****

Sur ces mots, l'étrange être ailé s'évanouit dans un flot de lumière, laissant Jean seul dans l'obscurité de son banc. Ce dernier se mit à penser. Penser à sa vie passée, ses amours passés, ses amis actuels et aussi son avenir. Lui qui ne voyait que les malheurs qui avaient pu le frapper voyait maintenant, grâce à l'histoire de cet ange blasé, que sa vie avait connu des moments heureux et que sa condition d'humain lui permettait de changer bien des choses. Après tout, il n'est trop tard que lorsque l'on meurt. Avant cela, on peut tout changer.

Et la première chose que Jean allait changer c'était son orientation professionnelle. Il avait quarante-cinq ans, dont vingt passés en tant que commercial pour diverses entreprises. Mais il avait toujours rêvé d'ouvrir son propre commerce. Une épicerie, il allait ouvrir son épicerie à lui. C'était un bon début.

Il commençait à faire froid dans la nuit parisienne. Jean se leva, s'étira puis, après avoir jeté un dernier regard aux cieux obstrués par la pollution, il s'en alla rejoindre les lumières de la ville et la promesse de son nouveau futur. Un sourire apparu même sur le visage mal rasé lorsqu'il tourna au coin de l'avenue de la Bourbonnais.