« - Dis papa, pourquoi on est là ?

- On vient voir un monsieur qui te demandera de parler de ton ami le lutin, il aimerait bien le connaître.

- Mais il n’est pas là en ce moment tu sais, il ne sort pas de la maison, il vit sous mon lit.

- Je sais ma puce, mais en attendant que le docteur le rencontre, tu peux parler à sa place non ?

- Oh oui, surtout qu’il ne parle pas, il sait juste faire des grimaces et rigoler. Il est très joueur tu sais.

- Bien sûr que je le sais. »


Un homme plutôt fin de silhouette, la trentaine bien entamée comme Tom, les cheveux blonds foncés et les yeux bleus pétillants d’intelligence, s’avança vers le duo père/fille.

« - Bonjour, Tom. Bonjour, Sarah.

- Bonjour Monsieur.

- Bonjour Jean, je suis désolé de t’avoir imposé ce rendez-vous comme ça.

- Penses-tu. Entre amis, on se doit bien ça. Et pour une si jolie petite fille, qu’est-ce qu’on ne ferait pas ? Aller, entrez donc dans mon bureau. »


La pièce où ils pénétrèrent était dominée par des tons boisés. Le canapé sur lequel le psychologue fit asseoir la fillette était en cuir brun parfaitement entretenu. Tom s’assit sur une chaise de plastique noir à l’autre bout de la salle et observa son collègue parler avec l'enfant.

« - Alors Sarah dis-moi, il paraît que tu as un ami un peu spécial ?

- Le lutin ? Oui, c’est mon ami, il est très gentil.

- Et il ressemble à quoi ce lutin ?

- Ben il est petit, il est habillé tout vert avec un grand manteau et il est tout vieux avec des rides et une grosse barbe. Il a même un chapeau tout vert et des chaussures toutes abîmées.

- Et il habite où ce charmant monsieur ?

- Ben sous mon lit, comme tous les lutins voyons.

- Ah oui, pardonne-moi. Tu peux donc le voir en regardant sous ton lit ?

- Mais non ! Le lit c’est la porte vers son monde, quand il veut partir il plonge dessous et hop ! Il est plus là !

- C’est un sacré farceur alors.

- Oui. Il aime bien jouer. Son jeu préféré c’est de voler des objets pour que je lui courre après pour lui reprendre.

- Et il te les rend ?

- Pas vraiment. Il peut pas rentrer chez lui avec, alors quand il en a marre de jouer il se laisse approcher et au dernier moment il plonge sous le lit en laissant les choses par terre.

- Il est tout le temps avec toi ?

- Mais non, il peut pas sortir de la maison. Quand je sors il me fait des grimaces et il reste à l’appartement.

- Vous discutez tous les deux.

- Non, je crois qu’il parle pas comme moi. Il sait que sourire et rire.

- Très bien, merci Sarah, tu peux retourner en salle d’attente, je vais parler un peu avec ton papa, d’accord ?

- Voui. » Répondit l’enfant en glissant hors du grand canapé et en se dirigeant vers la porte.



Une fois sortie, Jean se tourna vers Tom, qui ne tenait plus en place.

« - Alors ? Tu y comprends quelque chose toi ?

- En fait, j’ai déjà vu ce cas une fois et j’ai déjà entendu d’autres collègues en parler. C’est plutôt rare c’est vrai, je comprends que tu sois inquiet.

- Tu penses que je dois la faire suivre psychologiquement ?

- Non, je ne pense pas. En fait, souvent ce genre d’ami imaginaire apparaît chez un enfant dont un des parents a déjà eu ce même camarade de jeu. Est-ce que toi ou Elise avez connu des lutins dans votre enfance ?

- Non, pas à ma connaissance. Je demanderai à Elise en rentrant. Et je téléphonerai à mes parents.

- Bon, en tout cas ne t’inquiète pas, ce genre d’ami s’en va de lui-même après au pire quelques années. Ce n’est pas dangereux et le caractère cleptomane disparaît instantanément avec le lutin. Je pense pour ma part que ce comportement révèle une sorte de rupture avec l’enfant.

- C'est-à-dire ?

- L’enfant reprend inconsciemment un ami inventé par un de ses parents car ce dernier ne lui accorde pas assez d’attention. Tu penses que Sarah pourrait être dans ce cas ?

- Et bien… Je n’y avais pas pensé, mais il est vrai qu’Elise et moi travaillons assez tard. Surtout moi à vrai dire. Bon, je vais discuter de tout ça à la maison alors. Et je pourrai te la ramener si jamais ça empire ?

- Oui bien sûr, mais il n’y a pas de raison va. Ca passera vite.

- Merci en tout cas. A bientôt.

- A bientôt. »


****


Le soir même Tom parla à Elise. Elle ne se rappelait pas avoir eu d’ami imaginaire étant enfant, ce dont elle eut confirmation en appelant son père au téléphone. Tom à son tour prit le combiné pour joindre ses parents. Se fut sa mère qui répondit.

« - Allô, Maman, c’est Tom. Tu vas bien ?

- Ma foi, on fait aller à mon âge. Et toi ? Que me vaut l’honneur de ce coup de fil ?

- Oh, Maman, n’exagère pas, je t’appelle souvent tout de même. En fait je voulais te demander quelque chose sur mon enfance.

- Ah oui, quoi donc ?

- En fait depuis quelques temps Sarah a un ami imaginaire, un lutin tout vert qui chaparde des objets dans la maison et…

- Oh ben ça alors !

- Quoi donc ?

- Quand tu étais petit, environ de l'âge de Sarah, tu t'es mis à voir un lutin. Tu étais persuadé qu'il existait. Tu me disais : « Mais si, Maman, je te jure, il est très petit, habillé tout en vert avec des trucs trop grands pour lui, il a une grande barbe, il est tout ridé et ses chaussures sont toutes usées ». En plus il ne parlait pas mais riait apparemment beaucoup. Tu nous en a fait des frayeurs à ton père et moi. Heureusement, ça t'as passé vers l'âge de onze ans, mais ça a duré quand même plusieurs années !

- C'est fou ça. Je voulais justement te demander si j'avais eu un ami imaginaire étant môme.

- Ah ben comme quoi, il y a peut être quelque chose d'héréditaire là dedans ou je ne sais pas quoi... Au fait, on vient toujours manger dimanche prochain ?

- Bien sûr, Maman. On se voit ce week end. Je dois te laisser là. Bise et à bientôt.

- A très vite, mon fils. Portez vous bien. Et un gros bisou à ma petite fille préférée.

- Je n'y manquerai pas. Au revoir Maman. »



Après avoir raccroché, Tom alla tout raconter à Elise. Il essaya de la rassurer en lui prouvant que ça ne lui avait fait aucun mal à lui. La solution la plus évidente était de laisser faire l'enfant en la surveillant pour éviter tout débordement.
Mais ce soir là dans son lit, Tom ne trouva pas le sommeil. Tant de questions, de détails, lui tournaient dans la tête qu'il ne savait plus où il en était. Génétique ? Mimétisme ? Quelle pouvait être la cause de l'apparition de cet ami imaginaire ? Comment sa fille avait-elle pu reproduire au détail près la vision de son propre lutin d'enfance sans qu'il ne lui en ait jamais parlé ? Épuisé et sans réponse, il finit par s'endormir à cinq heures du matin en ce promettant d'analyser seul le phénomène pour ne plus inquiéter sa femme.

****


Les vacances scolaires venaient de commencer et Tom avait pris des congés pour s'occuper de Sarah. Il s'était juré de passer du temps avec elle non seulement pour tenter d'élucider le mystère de la créature invisible, mais également car il s'en était fait la promesse dans le bureau de Jean lorsqu'il avait réalisé qu'il devenait un de ces pères absent qui passent juste dire bonne nuit en rentrant tard du travail. Ce matin là, la petite jouait tranquillement dans sa chambre avec des poupées. De toute évidence, Monsieur Poupée avait fait une bêtise car Madame Poupée était très en colère. Tom souriait en entendant les dialogues qui lui semblaient surréalistes. L'interprétation enfantine de la vie d'adulte fait toujours ressortir le côté burlesque des choses. Bien assis dans son fauteuil de cuir, le journal en main, l'homme était parti dans ses rêveries quand soudainement une exclamation de sa fille attira son attention.

« - Ah non, pas encore ! Tu es déjà venu une fois cette semaine ! Repose ça tout de suite, Papa ne va pas être content ! »


Le papa en question sauta de son fauteuil en direction de la chambre de sa fille, marchant sur la pointe des pieds. Il se risqua à jeter un oeil discrètement, espérant enfin avoir la réponse qu'il attendait. De toute évidence, sa fille était seule dans la pièce et semblait gronder uniquement un courant d'air provenant de la fenêtre ouverte. En observant plus attentivement, il lui sembla pourtant distinguer une forme familière sans parvenir à l'identifier. Sans prévenir, Sarah bondit sur... sur rien a priori. Pourtant, devant ses yeux désormais écarquillés, Tom vit son portefeuille se dessiner comme par magie en suspension dans la pièce, puis retomber lourdement sur le sol. La petite le ramassa en pestant tout haut.

« - Je ne sais pas ce qu'il a en ce moment, mais il est encore plus là que d'habitude. Il va falloir que je remette vite ça en place avant que Papa n'arrive et s'en rende compte. Après c'est encore moi qui vais être punie. Vilain lutin. »



En entendant cela, le papa repartit aussi vite qu'il était venu, s'assit précipitamment sur son fauteuil, prit son journal et fit semblant de ne pas voir la petite fille qui l'espionnait afin de savoir si elle pouvait passer devant la porte sans être vue. La ruse marcha apparemment et après vérification le portefeuille avait retrouvé sa place sur le meuble de l'entrée.
Cette aventure apprit à Tom que la psychologie de l'enfance n'était pas l'unique explication à ce qu'il venait de voir. Quoi d'autre ? Il ne le savait pas encore, mais dorénavant il lui faudrait observer autre chose qu'un ami imaginaire. Cela lui paraissait totalement surréaliste en y pensant, mais en même temps la réaction la plus logique. Sa fille n'avait pas volé son portefeuille puisqu'elle ne l'avait eu entre les mains qu'une fois qu'il était apparu et tombé à terre. Peut être fallait-il effectivement chercher à voir un lutin. Peut être que ce lutin n'est visible que par les enfants, dont l'imagination n'a pas été corrompue par le réalisme imposé par la société. L'homme de science et de psychologie refusait en bloc toutes ces suppositions ridicules. Mais l'ancien enfant et le père pensaient tenir là l'explication ultime.

****


Le reste de la semaine fut calme, malgré la tension qui habitait Tom. Au moindre son provenant de la chambre de Sarah il se raidissait, prêt à bondir, à observer, à enfin comprendre. L'occasion se présenta le vendredi avant la rentrée. En sortant de la douche, sifflotant après ce moment de détente, il fut alerté par ce qu'il identifia comme un accueil amical de sa fille envers – de toute évidence – quelqu'un d'autre que lui.

« - Bonjour, Lutin. Ça va bien ? Tu viens encore essayer de piquer des choses à mon papa ? Tu sais, un jour il va t'attraper. Et moi j'en ai marre de te gronder. Tu ne voudrais pas jouer à la poupée avec moi ? Mais... où tu vas ? Non, ne sors pas de la chambre, Papa te verra ! »



Aux derniers mots chuchotés de Sarah, Tom se plaqua contre le mur de la chambre retint sa respiration et scruta avec attention l'encadrement de la porte afin de distinguer le visiteur inattendu. Était-ce un flash de couleur verte qu'il avait vu passer ? Pas très haut, rapide, flou. Un bruit dans l'entrée. Le portefeuille qui se soulève en l'air. Tom plissa les yeux et se concentra. Il distinguait maintenant une petite main tenant l'objet. Puis apparut un bout de manche de manteau couleur de sous-bois. L'être en entier se dévoila ainsi sous les yeux de Tom dont la bouche s'ouvrait au fur et à mesure sous la surprise. Le lutin au visage ridé se retourna. Un sourire, manifestement adressé au père, se découpait sous une barbe hirsute.

« - Papa ? Qu'est-ce que tu fais ? Mais... Tu le vois ! »


Tom était toujours sans voix lorsqu'il regarda sa fille qui se tenait dans le couloir devant lui. Lorsqu'il releva les yeux, le lutin n'était plus dans l'entrée.

« - Où est-il passé ?

- Surement dans le salon, il aime bien se cacher derrière le fauteuil et sous la table. Tu m'aides à l'attraper ?

- Euh, d'accord, allons-y. »


Le père encore sous le choc suivi sa fille en traînant les pieds. Dans le salon il ne fut pas difficile de repérer le chapeau qui dépassait de sous la table basse. Sarah fit signe à son père de se taire en mettant un doigt sur la bouche, puis elle contourna la table. Tom s'approcha de l'autre côté. La fillette s'accroupit et souleva d'un coup sec la petite nappe blanche. Immédiatement, le lutin bondit à découvert. Retrouvant ses réflexes et souvenirs d'enfance, le père se jeta en avant pour tenter de maîtriser la créature, qui bien entendu lui échappa, vif comme il était. La course poursuite continua ainsi dans les pièces les plus importantes de la maison avant de revenir au point de départ : la chambre de la fillette. Une fois entrés à l'intérieur, Tom ferma la porte. Se tournant vers sa fille, il lui fit un clin d'oeil qu'elle comprit immédiatement. En position tels des félins, mains en avant, dos courbés, ils s'approchaient à pas feutrés du lutin malicieux. Ce dernier les regardait avec ses yeux pétillants et riait aux éclats. Le portefeuille était toujours dans sa main et de temps en temps il l'agitait sous le nez des prédateurs. Sans prévenir, Tom bondit, suivi par Sarah. Tous deux tombèrent à terre bredouilles, mais un fou rire incontrôlable les prit, les laissant cloués au sol. Ils se tournèrent vers la petite créature qui les suivit dans leur joie. Enfin, elle s'arrêta, montra le portefeuille qu'elle déposa délicatement au sol. Puis, après une courbette grotesque et un clin d'oeil à la petite famille, il se glissa sous le lit et disparut.

« - Tu sais, Papa – réussit à dire l'enfant après avoir reprit son souffle – je crois qu'il nous a dit « Adieu ».

- Je pense aussi ma chérie. Mais je crois que ça n'a plus d'importance maintenant. »

La respiration encore saccadée, Sarah couchée en travers de son ventre dans sa jolie robe bleue, Tom scruta de façon absente le dessous du petit lit et dit à sa fille :

« - Les lutins existent vraiment.

- Ben oui Papa.

- Oui. Mais le plus important, c'est de ne jamais l'oublier. »


Aucun des deux ne revit jamais le lutin. Mais ils savaient que ce dernier devait être parti ennuyer une autre famille qui avait oublié l'essentiel dans la vie : s'occuper de soi et des autres, donner et recevoir de l'amour, croire à la magie, font de la vie une véritable source de joie.