Déjà, il faut s'échauffer : une question, deux questions, une autre question, deux autres questions

On vérifie ensuite le matériel pour ne pas se faire mal : des piles dans l'appareil, un crayon dans la poche, le pense-bête avec les questions. Éventuellement, on prend un poids supplémentaire comme support, ça fait le dos et ça permet la communication visuelle (le livre de l'auteur par exemple).

Jusque là, tout va bien. Le grand jeu commence par des petites courbettes : bonjour, comment allez-vous, puis-je vous offrir un verre ça sera moins formel... bla bla bla. Échauffement de la langue en quelque sorte.

Mais entrons dans le vif du sujet. Petit échange amical pour commencer : une question, une réponse, une question, une réponse. Légère accélération : question, réponse, question, réponse, question, réponse un peu à côté. Un blanc ! Vite : une question... gnniiiii... ouf, une réponse. Faut pas laisser tomber l'échange, ça pourrait mettre un terme un peu trop rapide à la rencontre et le public serait déçu autant que les athlètes seraient frustrés.

Quand la mi-temps (le coup à boire quoi) arrive, la fatigue commence à se sentir, les deux camps appréhendent un peu la suite, de peur de frapper à côté ou avec maladresse tout en se disant que y'a pas de raison, on est là pour s'amuser avant tout.

Si c'est l'auteur qui arrive à bout de souffle, le journaliste essaye de le soutenir, le motiver : aller, on va y arriver à la demie-heure de bla bla, montre moi ce que tu as dans le ventre, je sais que tu peux le faire, t'as trop la classe !

Si c'est le journaliste qui arrive à court (comme la longueur de son travail au demeurant), il puise dans ses dernières ressources et... hop : pirouette, salto arrière, danse des canards pour pas montrer le blanc en faisant tourner les méninges sur les thématiques déjà abordées. On revient sur le parcours de l'auteur (qui normalement consiste en la première partie du jeu, en ce qui me concerne), on élargit sur ses goûts et activités. A gauche ! A droite ! On va chercher plus loin, on tend les bras !

Au bout d'un moment de ce spectacle rythmique épuisant, l'auteur tend la bonne perche au journaliste en perdition qui souffre de nombreux points (poings ?) de côté. Plaquage violent de l'occasion pour éviter qu'elle s'échappe, saisie de la balle au bond et c'est reparti pour un échange régulier sans tomber de balle : question, réponse, question, réponse. Le journaliste trouve son second souffle

Le seul souci là, c'est qu'on ne compte pas les points, il n'y a pas de gagnant. C'est à l'appréciation des deux parties. Si l'une commence à fatiguer, les coups se font plus doux et plus souples et chacun guette la porte qui fermera bien la rencontre. 

Et ça y est, ça se termine. Quelques petits étirements : merci, c'était très aimable à vous, non c'est moi, bonne continuation, merci à vous (enfin 'toi' près une telle lutte) aussi. On se sert la main, on se fait la bise et on part souffler chacun de son côté, en épongeant discrètement la sueur qui commence à perler (mais punaise, quelle résistance il avait lui).

Quelques temps après on se recontacte et on partage les souvenirs de cette éprouvante journée, le plus souvent avec tendresse, parfois avec douleurs quand une certaine raideur a pu refroidir les muscles et l'atmosphère. Non, mais je vous le dis : une interview, c'est tonique. L'avantage, c'est que c'est comme le sport : quand on partage de tels moments, on peut vite se faire des amis.